Interview de Eric Brossier

Eric brosse les océans sur les ailes du Vagabond.

À l’occasion du neuvième festival du film d’aventure, nous avons pu rencontrer le navigateur et scientifique Eric Brossier. Il est également capitaine du voilier polaire nommé Vagabond1. Son équipage et le navire sont devenus célèbres dans le cercle scientifique le 31 Aout 2002 lorsqu’ils ont traversé le passage Nord-Est 2, sans se faire piéger par la glace. Ils sont alors devenus les premiers à le franchir sans hivernage.

Parcours

Prochainement sur mon blog...Pouvez-vous nous raconter votre parcours?

J’ai une formation d’ingénieur en génie océanique. Si j’avais suivi le cheminement logique de mes études, aujourd’hui je travaillerais dans un bureau d’étude, une entreprise ou un laboratoire. Mais j’ai eu la chance de faire mon service dans les îles Kerguelen, et là-bas j’ai pris goût à la nature, au travail sur le terrain et en même temps à la science pour comprendre, observer, mesurer.

J’ai voulu trouver un moyen de combiner les deux : passer du temps sur le terrain sans être obligé de passer la plupart de l’année coincé dans un bureau. C’est à ce moment que j’ai pensé à un bateau. Mais pour avoir un bateau, il fallait de l’argent, et surtout une  longue préparation minutieuse.

Après mon service, j’ai donc travaillé pendant cinq ans à travers le monde, en tant que  géophysicien. Je gagnais ma vie et, en arrière-plan, mon projet prenait forme dans mon esprit.

En 1999, j’ai acheté mon voilier polaire : le Vagabond.

Pourquoi cette appellation ?

Parce que c’est le nom que son premier capitaine lui a donné, et il est dans la tradition marine de le conserver, tout simplement.

Prochainement sur mon blog...

Pourquoi embarquer dans le pôle nord avec ce type de navire ?

Un voilier : c’est le calme, c’est jouer avec la nature et le vent. Ensuite, pourquoi polaire ?  Parce-que l’océan arctique est le moins connu et que j’avais envie d’y naviguer et de l’étudier en même temps.

J’ai eu la chance de trouver un bon bateau, ni trop grand, ni trop petit, qui peut contenir une équipe de 4 à 5 personnes. Ensuite, tout le reste s’est enchaîné.

Je me suis inventé la vie dont j’osais à peine rêver.

Je n’étais pas un marin chevronné car j’avais peu d’expérience. Les équipiers qui ont embarqués dans l’aventure avaient toutes les qualités et l’expérience dont on a besoin pour bien mener et manier un bateau.

Puis, ma femme m’a rejoint dans l’aventure et, très vite, c’est devenu une histoire de couple. Aujourd’hui on alterne les missions pour les scientifiques, cinéastes ou photographes, expédition sportive, etc…

On a la vie qui nous plait, on continue à la vivre de cette manière avec nos filles de cinq et trois ans.

On habite dans l’arctique la plupart du temps.

Le retour du soleil.

Un des moments les plus forts qu’on a vécu avec ma femme et notre fille ainée (qui n’avait qu’un an à l’époque), a été le retour du soleil après quatre mois de nuit polaire.

On est allé sur la banquise, dans un endroit dégagé, au sud pour bien voir. Il faut savoir que là-bas, le crépuscule dure très longtemps parce-que le soleil est juste sous l’horizon. Il est resté comme ça quelques minutes puis il est reparti tout doucement.

Mais rien que de voir, de recevoir ces rayons de soleil, dans un calme absolu : on entend le souffle du soleil, le souffle de la terre, on entend son pouls. Cela faisait quatre mois que nous n’avions pas vu la lumière du jour, alors avoir le soleil dans les yeux après tout ce temps c’était…

C’était vraiment un moment très intense ; et un moment qu’on a partagé en famille.

Les expéditions scientifiques.

Êtes-vous en expédition en ce moment ?

Oui, depuis mai 2011, nous avons attaqué une nouvelle série d’hivernage. C’est notre huitième long séjour sur la banquise, à la pointe australe de la Terre d’Ellesmere, dans le Prochainement sur mon blog...Nunavut canadien.

Vagabond est posé sur une plage proche du petit village inuit, Grise Fjord(3). L’année dernière, nous étions à cinquante kilomètres de ce même village. Mais cette fois-ci, nous avons décidé (en accord avec les scientifiques) de nous rapprocher pour permettre à nos filles d’aller à l’école. Nous ne sommes aujourd’hui en France, qu’en transit pour deux mois seulement.

Nous passerons deux hivers, près de Grise Fjord, pour y suivre la croissance et la décroissance de la banquise, selon un programme de recherche sur l’évolution et le réchauffement climatique.

« Notre monde change. Il est essentiel d’observer et de mesurer ces changements sur le terrain pour permettre ensuite aux décideurs de choisir les bonnes stratégies »

Pouvez-vous nous décrire votre travail plus précisément ?

En ce moment, on travaille pour un laboratoire canadien d’océanographie de l’université d’Alberta. On étudie la géophysique de la glace de mer, et on essaie de comprendre son fonctionnement. On mesure ce qui se passe sur la banquise, dessous. Puis, on pousse les observations en mesurant ce qui se passe dans l’océan, avec des instruments océanographiques.

Vivre quatre mois de nuit ininterrompue.

Prochainement sur mon blog...Ce n’est pas pesant du tout de vivre un hiver polaire. Il y a la lumière de la lune, les aurores boréales, la lumière d’un ciel dégagé plein d’étoiles qui se réfléchi sur la banquise parfaitement blanche… L’environnement est dépourvu de lumière parasite, par conséquent la moindre nuance de la nuit devient très belle. Si un jour, vous allez en mer, en pleine nuit, que vous vous éloignez de la côte, vous constaterez que c’est magnifique comme instant, ce n’est pas pesant.

Par contre, vivre une nuit totale pendant des mois dans une ville, là, je pense que ça doit être plus pesant parce-qu’avec l’éclairage urbain, on ne va pas sentir ces nuances de lumière naturelles. On verra bien cet hiver : on aura un ou deux lampadaires près du bateau.

Vous n’avez jamais eu envie de tout arrêter et de vivre une vie comme les gens ordinaires, avec une routine ?

Non pas du tout. L’aventure est mon métier, elle est devenue une habitude : j’ai un quotidien comme tout le monde.

Philosophie.

Quelle est votre philosophie de vie ?

Il faut se connaître pour faire les bons choix. On est dans une société où on a encore le pouvoir de choisir. Il faut savoir qui on est et prendre le temps de se connaître, parce-qu’après on vit mieux avec tout le monde. C’est une chose précieuse le recul, il faut savoir le conserver pour pouvoir bien choisir et bien vivre.

Avez-vous un proverbe ou envie de faire partager une façon de penser ?

Il ne faut pas avoir peur de rêver, sinon on se ferme la porte à des expériences qu’on risque de regretter. Il vaut mieux essayer et échouer que regretter. Il ne faut pas avoir peur des échecs, d’ailleurs, on apprend souvent plus des échecs que des réussites.

Un scientifique optimiste.

Avez-vous envie de faire passer un message ?

On me pose toujours des questions sur la fonte des glaces. Je pense que les médias inquiètent les gens en accentuant les choses de façon alarmiste.

Moi je suis plutôt optimiste. On a besoin d’espoir et d’optimisme pour inventer des solutions, pour relever tous les défis de la vie personnelle et le défi global de la vie de l’homme. On assiste à un changement majeur, oui, mais il faut garder espoir pour trouver les bonnes solutions, la bonne harmonie. Il faut avoir confiance en l’homme et confiance en soi pour construire notre avenir à tous, sur cette planète qui nous accueille.

Prochainement sur mon blog...

1 Vagabond : Construit en 1978, il a été intégralement rénové en 1999 afin de pouvoir affronter la destination de son nouveau capitaine : l’océan arctique. Vagabond mesure 15, 30 mètres de long, 4,2 mètres de large et peut peser jusqu’à 30 tonnes selon sa charge. Il est également équipé pour vivre un hiver bloqué dans la banquise, car il peut stocker 5000 litres de carburant et sa coque est en acier à résilience, surmontée par une étrave qui lui permet de passer au-dessus de la glace.

2 Passage Nord-Est : Le passage Nord-Est est une route maritime qui relie l’Atlantique au Pacifique.

Propos recueillis par Mathilde Garrat et Ondine Gobert.

Pour en savoir plus sur la vie dans l’artique au quotidien, vous pouvez consulter le blog de Léonie, la fille d’Eric Brossier.

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